Organisation : Blandine Pennec & Sarah Bourse

 

 

La duplicité se définit, de façon première, comme le caractère de ce qui est double. À cette notion de dédoublement peut également s’ajouter une notion de caractère feint, de dissimulation. Le cas échéant, la dissimulation est supposée s’appliquer à l’élément qui est pragmatiquement visé (le but ultime d’un acte de langage par exemple), contrastant ainsi avec le niveau « de surface », qui deviendrait, en fin de compte, secondaire. Les interactions verbales – et l’intersubjectivité qu’elles impliquent – peuvent ainsi être analysées sous l’angle de cette notion de duplicité, qu’elle soit stratégique ou non : en effet, toute communication implique un décryptage du message prenant en compte, non seulement le plan locutoire, mais aussi le plan illocutoire, en lien avec les intentions du locuteur/énonciateur, dans un contexte donné.

Appliquée plus précisément au domaine de l’énonciation et au plan discursif, la duplicité peut donc tout d’abord être comprise de façon relativement neutre – en tant que dédoublement simple (lié à la richesse de la langue et à sa mise en œuvre en discours), sans nécessairement impliquer un surcroît en termes de manipulation de l’interlocuteur. La notion peut alors intéresser le champ des connotations (cf. Kerbrat-Orrechioni, 1977) s’ajoutant aux dénotations, ou encore celui de la présupposition, comme des inférences (cf. Sperber & Wilson, 1986). Il peut en outre s’agir du champ du dialogisme, qui concerne l’incorporation des mots ou des points de vue d’autrui (cf. Bakhtine, 1924). Les actes de langage indirects (cf. Austin, 1962 ; Searle, 1975) constituent également des exemples de faits langagiers dans lesquels le dire se dédouble, opérant une bifurcation entre le plan locutoire et le plan illocutoire. Ces actes de langage indirects sont, pour une bonne partie, relativement codifiés par la langue, même si d’autres font l’objet d’une appropriation plus personnelle. La question de la politesse peut également impliquer un écart entre ce qui est pensé et ce qui est effectivement dit (cf. Brown & Levinson 1987), dans le respect des conventions sociales, sachant que certaines d’entre elles sont destinées à préserver la « face » d’autrui (cf. Goffman, 1955).

Le dédoublement peut structurer certaines formes langagières de façon définitoire et intrinsèque : le champ de la méta-énonciation (voir Authier-Revuz, 1995) sera à cet égard pertinent, dans la mesure où il implique deux niveaux entremêlés : celui du dire, et celui d’un commentaire sur le dire. Le domaine du discours rapporté (voir par exemple De Mattia-Viviès, 2006, 2010, ou Rosier, 2008), et particulièrement les phénomènes de discours indirect libre (pour leur fort degré d’imbrication de deux discours), trouvent également toute leur place dans ce champ du dédoublement de la parole. On pourra encore penser aux dédoublements langagiers impliqués par l’accompagnement du niveau verbal par le niveau paraverbal, par le biais de la mimo-gestuelle notamment (cf. Cosnier, 1996, par exemple), de même qu’aux informations ajoutées au contenu du message par le biais de la prosodie.

Lorsque la duplicité est comprise au sens de stratégie consistant à feindre, à dissimuler, afin de faire passer, de « dire sans dire » un contenu éventuellement critique, manquant de bienséance, ou délicat à verbaliser, elle peut être reliée cette fois aux sous-entendus (cf. Kerbrat-Orecchioni, 1986), au champ des euphémismes (cf. Jamet & Jobert, 2010), mais aussi au domaine de l’ironie (Kerbrat-Orecchioni, 1980, Eggs, 2009 ou encore Jobert & Sorlin, 2018). La question des ambiguïtés (cf. Fuchs, 1996) peut également être incluse, sachant que ces dernières peuvent être involontaires, mais aussi participer de stratégies discursives et rhétoriques. Toujours dans le champ rhétorique, les métaphores (cf. Lakoff & Johnson, 1980) pourront également être prises comme objet d’analyse, en corrélation avec les stratégies créatives et pragmatiques – de manipulation, éventuellement (cf. Digonnet, 2014) – qu’elles permettent de déployer.

Cette notion de duplicité pourra être examinée comme une potentialité en langue, mais aussi et surtout comme une manifestation en discours. Les pistes évoquées ci-dessus le sont uniquement à titre indicatif, et ne se veulent aucunement limitatives. Tout corpus est envisageable (pourvu qu’il relève de l’anglistique), sachant que des discours spécialisés comme ceux de la publicité ou encore les discours politiques pourraient constituer des supports très pertinents. Une illustration par des textes littéraires – éventuellement théâtraux, pour ce qui concerne le champ des interactions verbales – serait également bienvenue.

Les propositions de communication, en français ou en anglais, d’environ 300 mots et accompagnées d’une courte notice biographique, devront parvenir simultanément à Blandine Pennec (blandine.pennec@univ-tlse2.fr) et Sarah Bourse (sarah.bourse@univ-tlse2.fr) d’ici le 5 juin 2019.

La journée d’étude se déroulera le 13 mars 2020 à l’Université Toulouse II-Jean Jaurès.

 

Comité scientifique:

Béligon Stéphanie (Université Paris-Sorbonne, Paris IV), Larroque Patrice (Université Toulouse II), Leonarduzzi Laetitia (Université Aix-Marseille), Le Prieult Henri (Université Toulouse II), Simonin Olivier (Université Perpignan Via Dimitia), Nathalie Vincent-Arnaud (Université Toulouse II).

 

Bibliographie indicative :

Austin J. L., How to Do Things with Words, Harvard University Press, Cambridge (Massachussets), 1962.

Authier-Revuz J., Les non-coïncidences du dire et leur représentation méta-énonciative, étude linguistique et discursive de la modalisation autonymique, Thèse de doctorat d’État, Université Paris VIII, 1992.

Authier-Revuz J., « Méta-énonciation et comparaison : remarques syntaxiques et sémantiques sur les subordonnées comparatives de modalisation autonymiques », Faits de langue, 5, Comparaison, reformulation, métaphore, 1995, p. 183-192.

Bakhtine M., Esthétique et théorie du roman, Trad. Daria Olivier, Coll. Tel, Gallimard, Paris, 1978 [1924].

Brown P. & Levinson S.C., Politeness: Some Universals in Language Usage, Cambridge: Cambridge University Press, 1987.

Cosnier J., « Les gestes du dialogue, la communication non verbale », Psychologie de la motivation, 21, 1996, p. 129-138.

De Mattia-Viviès M., Le discours indirect libre au risque de la grammaire. Le cas de l’anglais, Publications de l’Université de Provence, Aix-en-Provence, 2006.

De Mattia-Viviès M., « Laurence Rosier. Le discours rapporté en français », E-rea [en ligne], 8, 1, 2010, URL : http://erea.revues.org/1447

Digonnet R., “Power and Metaphor”, Lexis 8, 2014. http://journals.openedition.org/lexis/224

Eggs E., « Rhétorique et argumentation : de l’ironie », Argumentation et Analyse du Discours [En ligne], 2 | 2009, mis en ligne le 01 avril 2009. URL : http://journals.openedition.org/aad/219 ; DOI : 10.4000/aad.219

Fuchs C., Les ambiguïtés du français, Ophrys, Gap/Paris, 1996.

Goffman E., “On Face-Work: An analysis of ritual elements in social interaction”, Psychiatry: Journal of Interpersonal Relations 18:3, 1955, p. 213–231.

Kerbrat-Orecchioni C., L’Implicite, Coll. U Linguistique, Armand Colin, Paris, 2012 [1986].

Kerbrat-Orecchioni C., La connotation, Ophrys, Lyon, 1977.

Kerbrat-Orecchioni C., « L’ironie comme trope », Poétiques, 44, 1980, p. 108-127.

Lakoff G. & Johnson M., Metaphors We Live By, Chicago: The University of Chicago Press, 1980.

Jamet D. & Jobert M., Les empreintes de l’euphémisme, tours et détours, Actes du colloque, organisé à Lyon III les 29, 30 et 31 mai 2008, L’Harmattan, Paris, 2010.

Jobert M. & Sorlin S. (dir.), The Pragmatics of Irony and Banter, John Benjamins, 2018.

Rosier L., Le discours rapporté en français, Ophrys, 2008.

Searle J., « Indirect Speech Acts », dans P. Cole et J. L. Morgan (dir.), Syntax and Semantics, 3, Speech Acts, Academic Press, New York, 1975, p. 59-82.

SEARLE J., Speech Acts, Cambridge University Press, Cambridge, 1969.

Sperber D. & Wilson D., Relevance: Communication and Cognition, Oxford, Blackwell, 1986.